Report : Eurockéennes 2018

Par Clément Duboscq

(c) Mael Joanas

Cette année, les Eurockéennes de Belfort passaient la barre symbolique de la 30e édition. Si l’assise du festival au sein du paysage musical hexagonal n’est absolument plus à prouver, ses dernières éditions avaient eu tendance à déchaîner les passions. On se souvient de celle de 2017, qui à la limite du scandale d’État fit figurer sur son affiche Booba et PNL, croisant le fer avec Gojira, Dropkick Murphys, Iggy Pop et, pour les plus pointus, Meatbodies, Rocket From The Crypt, All Them Witches et les excellents Shame. Que voulez-vous, les haters ont la dent dure. Peut-être ont-ils du mal à assimiler le fait que les Eurocks soient, malgré le « rock » de leur nom, avant tout un festival généraliste, soucieux de proposer une affiche destinée à plaire à toutes les chapelles et toutes les générations. Ce qui, à certains égards, peut impliquer plus d’inconvénients que d’avantages, nous y reviendrons plus tard. Quoi qu’il en soit, lorsqu’un beau jour de décembre 2017 le festival de Belfort dévoila ses premiers noms, notre sang ne fit qu’un tour ! Nine Inch Nails, Queens Of The Stone Age, At The Drive-In, Alice In Chains, Prophets Of Rage… L’affaire était dans le sac, et il n’en fallait pas plus pour convaincre votre humble serviteur de mettre les pieds sur la presqu’île du Malsaucy pour la toute première fois. Pour des raisons évidentes, Shaka Ponk, Juliette Armanet, Therapie Taxi ou Eddy de Pretto ne seront pas évoqués ici.

 

Vendredi 6 juillet

Prophets Of Rage (c) Christian Ballard

Avant de rentrer dans le vif du sujet, évoquons l’ambiance générale à notre arrivée. La bonne humeur est au rendez-vous, alors que l’équipe de France vient tout juste de se qualifier en demi-finale de la Coupe du monde de football. De quoi faire presque oublier que la veille, des trombes d’eau s’étaient abattues sur le site, le transformant en vaste champ de boue. Ce qui aura rendu périlleux notre trajet du parking au camping. Le camping, parlons-en et autoapposons-nous sans plus attendre le label « Vieux Con Réac 2018 » (à 25 ans). À peine la tente posée et le matelas gonflé, nous constatons le réel acabit du public avec lequel nous devrons composer jusqu’à lundi matin. De l’ado prétentieux et insignifiant venu s’encanailler, du festivalier moyen présent « plus pour l’ambiance que pour les concerts », et du bon gros beauf indiscipliné, irrespectueux et sexiste pour compléter le tableau (on sera témoin pendant le week-end d’une bonne quinzaine de moments gênants impliquant des hommes qui ne doutent de rien, et des femmes qui n’ont rien demandé). Ça, on ne l’a pas trop vu venir, il faut bien l’avouer. Et autant dire que pour celles et ceux qui comme nous sont là pour réellement profiter des concerts, cela a pu rendre l’expérience pénible. On se sera même sentis bien seuls par moments. La faute à pas de chance, on fera avec. Car nous avons néanmoins pu assister à une poignée de bonnes, voire très bonnes performances.

Étant donné notre présence tardive sur les lieux, nous devons malheureusement faire une croix sur Insecure Men et Nothing But Thieves. À regret, les retours sur la prestation des derniers étant très élogieux. Un coup de navette et nous voilà sur le site du Malsaucy. Précédé par sa réputation, il confirme nos attentes en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire : le lieu est magnifique, et on ne se prive pas de contempler l’étang de la Véronne qui jouxte le chemin que nous empruntons vers l’espace média. Le staff nous y accueille à bras ouverts et avec grande gentillesse et professionnalisme, dans un cadre verdoyant et au calme. Bref, on a trouvé la parfaite soupape de décompression quand la pause à l’abri des ondes sonores se fera impérative. On se sustente, on fait un tour au bar à eau potable gratuit proposé par le festival (énorme bon point). On est dedans, et on peut enfin commencer avec une illustre bande d’insoumis, de retour à Belfort en souvenir d’un des concerts les plus cultes de son histoire…

La dernière fois que Tom Morello, Brad Wilk et Tim Commerford avaient mis les pieds à Belfort, c’était en 1994, pour promouvoir la sortie du premier album de Rage Against The Machine. Chacun sait que depuis une petite année, le trio s’est lancé dans une croisade anti-Voldemort sans merci, sans Zach de La Rocha non plus, mais avec B-Real de Cypress Hill, et Chuck D de Public Enemy, sous la bannière de Prophets Of Rage. Après un album éponyme correct sans être étincelant, le soufflé ne retombe pas, et cette « elite task force » (dixit B-Real) est de retour sur le sol français, et donc sur la Grande Scène des Eurocks. Gardant en mémoire l’excellente prestation donnée au Download Festival France en 2017, on ne boude pas son plaisir d’y retourner. Comme de tradition, nos hôtes font leur entrée sur fond de sirène d’alerte, poing levé, avant d’assener le « Prophets of Rage » de Public Enemy en ouverture, enchaîné avec un « Testify » de Rage Against The Machine de haute volée. B-Real rappelle sans détour la raison d’être pure et simple du groupe par un « Fuck Donald Trump and Mike Pence », épaulé par un Tom Morello qui affiche « Fuck Trump » sur le dos de sa guitare. Ce qui est accueilli de façon prévisible par une forêt de majeurs tendus. Malgré l’évidente intention du sextuor, une forte impression de redite flotte dans les airs. En dehors d’un nouveau morceau, « Heart Afire », à paraître sur un futur nouvel album, la setlist fait la part belle à un condensé de reprises de RATM, Cypress Hill et Public Enemy. On ne s’attendait pas forcément à autre chose, mais on a le sentiment de revivre le même concert qu’un an auparavant. Pire encore, la prestation du jour nous confirme bien que les morceaux de Rage Against The Machine sont interprétés quelques BPM en dessous des originaux. Comme si B-Real et Chuck D ne faisaient pas le poids pour reprendre le flow de De La Rocha à deux. Étrange. DJ Lord est toujours aussi discret et trop absent, alors que ses scratchs pourraient donner quelque chose de très intéressant sur du Rage. Il n’est vraiment mis à l’honneur que pour les deux medleys purement rap proposés ce soir (« Insane in the Brain » / « Bring the Noise » / « I Ain’t Goin’ Out Like That » / « Welcome to the Terrordome » », puis « Can’t Truss It » / « When the Shit Goes Down » / « Jump Around »). Tom Morello rend un sincère hommage aux Eurockéennes, avant d’annoncer répondre à chaque interview que « la France est le meilleur pays pour Prophets Of Rage ». Un brin démago ? Peut-être, mais on prend. Et quoi qu’on en dise, le job est fait. Chouette concert pour commencer le week-end, conclu par un tout simplement impeccable « Killing in the Name ».

Nine Inch Nails (c) Matthieu Vitré

Place à la pièce du boucher, l’attraction principale de notre première journée aux Eurocks cuvée 2018 : Nine Inch Nails. Il s’agit de la 3e venue de Trent Reznor and co. sur le sol du Malsaucy, après 2000 pour The Fragile (l’intéressé aurait déclaré qu’il s’agissait du concert le plus fou de la tournée) et 2005 pour With Teeth. Après avoir assisté à un Olympia magistral onze jours plus tôt, ce match retour tient à la fois du privilège et du plaisir. Toutes les planètes semblent alignées pour que le show de ce soir soit tout aussi exceptionnel. Et c’est à « Somewhat Damaged » d’ouvrir les hostilités, suivi de « The Day the World Went Away », soit une doublette 100 % The Fragile. Ainsi se rend-on compte avec joie que la setlist sera différente de la date parisienne, bien que s’épanchant aussi bien sur le nouvel album Bad Witch, dont la moitié nous est interprétée. Et il faut dire que les versions live de ces nouveaux morceaux époustouflent dans les règles, surtout « God Break Down the Door ». Contrairement à la tournée suivant la sortie de Hesitation Marks, NIN opte pour un décorum plus dépouillé. Point d’écrans à LED, le groupe se contente d’une immense toile blanche sur laquelle sont projetées les ombres des musiciens, lorsque ceux-ci ne sont pas plongés dans la fumée ou l’obscurité. Si Trent Reznor électrise et concentre toute l’attention, on constate une mise en avant un peu plus prononcée de son guitariste Robin Finck, qui se paye le luxe d’assurer le chant lead sur les couplets de « Shit Mirror ». À la batterie, Ilan Rubin est étincelant de technique, et n’hésite pas à apporter sa patte notamment sur « Piggy » avec quelques breaks très bien amenés. Il s’illustre aussi sans difficulté à la basse sur « Only », alors qu’une boîte à rythmes le remplace. Nouveau membre officiel, Atticus Ross se révèle très à l’aise sur scène. Ne se cachant pas derrière ses machines, il les domine, et prouve bien qu’il n’est pas qu’un rat de studio. Pour revenir sur la setlist, nous sommes on ne peut plus gâtés, et on s’égosille au son de classiques tels que « Wish », « March of the Pigs », « Head Like a Hole » ou d’hymnes relativement plus récents comme « The Hand That Feeds », « Copy of a » ou « Survivalism ». Rareté déterrée sur cette tournée, « Burn » ravit les plus fins connaisseurs de l’œuvre reznorienne, ce titre figurant sur la B.O. de Tueurs Nés. Autre instant culte, « I’m Afraid of Americans », reprise de David Bowie, introduite par Trent Reznor comme « une chanson que j’ai composée il y a longtemps, avec un de mes héros ». S’il semble impassible, constamment concentré, les quelques rares interventions et sincères remerciements du leader témoignent de son enthousiasme à se trouver face au public français. Celui-ci lui mange dans la main pendant 1h20, et se retrouve définitivement écrasé par la traditionnelle et sensible conclusion sur « Hurt ». Tout bonnement impérial. On ne regrettera que l’absence de « Closer » sur ces deux dates françaises, mais c’est vraiment pour chipoter.

FFF (c) Matthieu Vitré

On passera rapidement devant FFF, parce que pourquoi pas. Les parrains de la fusion funk rock française se produisent sous un Chapiteau Green Room blindé, pour un show très spécial. Leur album live Vivants, enregistré aux Eurockéennes 1997 est interprété en intégralité, petit cadeau d’anniversaire offert par Marco Prince et sa bande. Ça partait plutôt bien, l’ambiance et la maîtrise de la scène étaient indéniablement là. Mais on ne comprend pas trop ce qui a bien pu passer par la tête du leader survolté pour s’emparer d’une guitare électrique… débranchée. À la télé, pourquoi pas, et encore, mais en festival, comment dire… Allez bonne nuit.

Samedi 7 juillet

L’après-midi de notre deuxième journée de festival commence avec un groupe pour lequel « Born Too Late » de Saint Vitus aurait pu être écrit. Point de doom à l’horizon cependant, puisque tRuckks défend un noise rock franc du collier, avec de nobles influences comme Fugazi, Slint ou Metz. Pas mal, du haut de leurs 17 ans de moyenne d’âge. D’ailleurs, les quatre garçons originaires de Vesoul viennent tous d’avoir leur bac, comme annoncé par l’un des deux guitaristes. Ça semble également être le cas d’une partie du public massé vers les barrières de la très belle scène Loggia, où le quatuor se démène, ne laissant rien au hasard. Une aisance franchement convaincante qui fait plaisir à voir. Osons le dire, tRuckks complète le podium de cette nouvelle génération de rockeurs français plus vénères que la moyenne, également occupé par Lysistrata et Pogo Car Crash Control. Et si c’est à ça que ressemble l’avenir de la scène, on signe direct.

Roulez jeunesse toujours, avec les Irlandais de Touts sur la Loggia. Une autre bonne découverte de cette édition des Eurocks, pour son premier concert français. Le bouche à oreille fait état d’un power trio descendant direct des Clash, et il est difficile de prouver le contraire. La voix du chanteur/guitariste (sosie de Pete Doherty et Paul Weller réunis) est pratiquement calquée sur celle de Joe Strummer, et les compositions auraient parfaitement pu se retrouver sur l’album éponyme de 1977. La formule fonctionne, et les trois jeunes hommes présentent leur punk rock avec grande vivacité face à un public curieux, qui leur réserve un accueil chaleureux. Quelques interventions (pas toujours compréhensibles, accent à couper au couteau oblige) renforcent le capital sympathie du groupe, dont on attend un premier album qui devrait vraisemblablement sortir dans les prochains mois. C’est en tout cas à surveiller !

Les prochaines lignes sont un crève-cœur. Du genre de celles dans lesquelles il incombe de reconnaître qu’un groupe que l’on admire se plante lourdement. Ce groupe, c’est At The Drive-In. En mars 2016, leur concert au Trianon nous avait absolument retournés. Cedric Bixler-Zavala et ses comparses s’affichaient remontés comme des coucous, avec un son proche de la perfection et une setlist d’anthologie. Un an plus tard sortait leur excellent album In•ter a•li•a, le premier en 17 ans, et les cinq d’El Paso de repasser par nos contrées, plus précisément à Rock en Seine. Ce fut alors une amère déception, à cause d’un son trop approximatif, une setlist faisant l’impasse sur quelques incontournables, un Cedric faisant plus le con que le chanteur, et une durée écourtée d’un quart d’heure. On avait raté l’Olympia en février dernier, les échos n’en étaient pas fous non plus. C’est donc avec une appréhension non feinte que l’on se dirige vers le Chapiteau Green Room. Les 10 minutes de retard du groupe ne sont pas non plus pour nous rassurer. Et à vrai dire, on se rendra compte du pétard mouillé dès « Arcarsenal ». Le son est tout simplement mauvais, et nos hôtes donnent l’impression d’être là pour prendre leur chèque et rentrer chez eux, surtout Omar Rodriguez-Lopez, je-m’en-foutiste de premier ordre. Cedric en fait des caisses, allant jusqu’à s’emparer d’une des caméras pour filmer ses fesses en gros plan (CHANTE, BORDEL !!!). Pour couronner le tout, le guitariste Keeley Davis se voit privé de son. Pour le coup, on ne peut pas trop lui en vouloir, et au moins souligner qu’il fasse tout pour rester digne tout en trouvant une solution. Ça fait très mal, et on s’éclipse au bout de quatre morceaux, avec dégoût et incompréhension. Comment peut-on tomber si bas ? Un remplacement par des sosies semble être la seule explication rationnelle. Quel gâchis.

(c) Lucile Volpei

C’est encore fortement agacés par cette déconvenue que l’on se dirige vers la Grande Scène. On profite d’arriver tôt pour se placer idéalement afin de ne pas louper une miette d’une des têtes d’affiche du week-end : Queens Of The Stone Age. Le dernier passage de Josh Homme dans les parages, en 2011, avait eu une résonance toute particulière. D’une part, le même jour se produisait Kyuss Lives!, et le géant rouquin avait été surpris en train de headbanguer sur le côté de scène lors du concert de ses anciens camarades. D’autre part, QOTSA succédait à Motörhead sur cette même Grand Scène, et Josh Homme d’alors exprimer au public sa joie d’avoir croisé son idole (sic), Lemmy Kilmister. Aussi est-il facile d’imaginer à quel point le frontman semble ravi de retrouver les Eurockéennes, et la prestation de ce soir nous donnera raison. Puisque nous aurons droit à un set cousu d’or, avec un Joshua sourire jusqu’aux oreilles, et d’une générosité abondante. Aurions-nous misé un kopeck sur une ouverture avec « Song for the Deaf » ? Certainement pas, et une telle surprise n’en est que savoureuse. Pas le temps de faire dans la dentelle, QOTSA enchaînent les tubes les plus efficaces de leur discographie, parmi lesquels « No One Knows », « Sick Sick Sick », « My God Is the Sun », « Go with the Flow », « Little Sister »… sans pour autant faire l’impasse sur quelques accalmies, grâce à « In the Fade » et « Make It Wit Chu ». Décrié, voire rejeté, le dernier opus Villains est plutôt bien accueilli ce soir, surtout « Feet Don’t Fail Me » et « The Evil Has Landed ». Il faut dire que question tenue de scène, il n’y a toujours rien à redire vis-à-vis de Troy Van Leeuwen, Michael Schuman, Dean Fertita et Jon Theodore (qui a droit à deux solos de batterie au cours du set). Tous sont aussi flamboyants les uns que les autres. Qu’on apprécie ou pas sa propension à faire la grande gueule, on ne pourra pas enlever à Josh son souci de faire en sorte que ses fans passent le meilleur des moments pendant ses concerts. Ainsi n’hésite-t-il pas à adresser une pique aux agents de sécurité pendant « If I Had a Tail », leur sommant d’arrêter d’empêcher une spectatrice de slammer : « Tonight you work for me, and I say these people can do whatever the fuck they want. That young lady here should be fuckin worshipped. And you know why? Because this is a rock’n’roll show and we do whatever the fuck we wanna do« . Un épisode similaire aura lieu quelques jours plus tard au Mad Cool Festival de Madrid, Homme ne cachant pas son mécontentement face à l’existence d’une fosse VIP. Évidemment, l’ambiance est tout autre à Belfort, et l’audience se voit gratifiée d’innombrables « Merci beaucoup motherfuckers ! » de sa part. Comme toujours, c’est à « Song for the Dead » de servir de point d’orgue à ce moment anthologique, offert par nos Reines. Révérence.

On termine la soirée en dégustant une pizza artisanale au son de Viagra Boys. La Loggia est richement garnie pour découvrir les Suédois. Tous les regards sont rivés vers le chanteur Sebastian Murphy, montagne de tatouage originaire de Californie. Le gaillard est habité comme personne, faisant montre d’une hargne sans aucune retenue. De quoi servir un post-punk décomplexé, usant avec brio de claviers et saxophone. Pas encore d’album au compteur, mais une poignée d’EP, et les quelques morceaux qui nous sont interprétés se révèlent franchement prometteurs. En espérant les revoir vite, en salle !

Dimanche 8 juillet

Alice In Chains (c) Jérémy Cardot

Les Eurockéennes ont cette particularité logistique d’ouvrir leurs portes à un horaire assez avancé de la journée, contrairement à d’autres festivals où les premiers concerts commencent en début d’après-midi, voire le matin. Et quand on a à peine fermé l’œil de la nuit à cause de la playlist nocturne de ses voisins de camping (difficile de se remettre d’un enchaînement Jul/Démons de Minuit/Corona à 4h du mat’), c’est plutôt agréable de prendre le temps de se reposer, à l’ombre de la tonnelle, avant de repartir pour une dernière journée de festival… Jusqu’à ce que notre téléphone sonne pour nous confirmer une interview avec William Duvall et Mike Inez d’Alice In Chains. Les pères de la scène grunge sortent leur nouvel album Rainier Fog le 24 août. On a notamment pu en discuter avec les intéressés, et ce sera à lire dans le prochain numéro de new Noise !

Après le Hellfest, deux semaines plus tôt, c’est la deuxième apparition d’Alice In Chains en festival français. Mais alors que le public de Clisson l’avait accueilli comme le messie, on a la désagréable sensation qu’aujourd’hui, la grande majorité du public ne fait que le découvrir… Incompréhensible. Pourtant, cela n’entache en rien l’intention du groupe, qui exécute un set de qualité première. Nous avons droit à une setlist se concentrant plus volontiers sur ses classiques, à l’époque où le chant lead était assuré par le regretté Layne Staley. Une tâche dont s’acquitte William Duvall sans plus avoir à faire ses preuves, son timbre sublimant « Bleed the Freak », « We Die Young » ou l’hymne « Them Bones ». D’une grande classe, il nous salue et s’exprime à plusieurs reprises en français, et sans non plus hésiter à prendre place sur l’avancée de scène. Son emblématique guitariste et collègue vocal, Jerry Cantrell, attire l’attention, et ses soli suscitent toujours plus d’admiration. L’œuvre la plus récente du groupe est également explorée, en moindre quantité. On a quand même le plaisir de profiter de « Your Decision » et l’imparable « Check My Brain », issus de Black Gives Way To Blue, ainsi que de deux extraits de The Devil Put Dinosaurs Here : « Hollow » et « Stone ». De Rainier Fog, seul le premier single « The One You Know » est joué. Devant un show d’une telle facture et d’une telle élégance, on ne peut qu’espérer que ce nouvel album s’accompagnera d’un passage en salle dans nos contrées. En tout cas, on croise les doigts. Alice In Chains dit au revoir à Belfort sur un enchaînement « Would? » / « Rooster » pas piqué des hannetons, et un William qui, après avoir quitté son micro, s’empresse de revenir sur ses pas pour nous souhaiter « bon [sic] chance pour la Coupe du Monde ! », toujours en français. Tu ne crois pas si bien dire, cher William, tu ne crois pas si bien dire…

Nous pensions rater le début, étant donné l’enchaînement dès la fin du show d’Alice In Chains, mais Dead Cross vient tout juste de lancer « Seizure and Desist » quand nous arrivons sous le Chapiteau Green Room, après un bon sprint des familles. Nous avions jugé la prestation de l’équipe de choc composée de Mike Patton, Dave Lombardo, Justin Pearson et Michael Crain au Download Festival France en dent de scie (cf. report sur notre site). Mais aujourd’hui, on s’en trouve à des kilomètres, et la prestation de la croix morte se hisse comme l’une des plus mémorables du festival. La configuration de la scène donne presque l’impression que le quatuor se produit dans une salle, et la qualité sonore est tout à fait correcte. Patton, affublé d’une cagoule pendant la bonne moitié du set, se montre beaucoup plus concerné que trois semaines plus tôt, plus facétieux également. Il multiplie à toute vitesse les « You ok? You ok? » en pointant le public au hasard, entre deux extraits de l’album éponyme du projet. Il n’hésite pas non plus à faire monter sur scène un jeune spectateur du nom de Stanislas pour l’initier à la musique, lui demandant quel instrument il préfèrerait entre la basse, la guitare, la batterie et le chant. Barrière de la langue oblige, le gamin semble un peu perdu face à son nouveau tonton, mais celui-ci lui propose finalement de s’égosiller avec lui sur « The Future Has Been Cancelled ». On retient aussi cette intervention impliquant son bassiste Justin Pearson :

« C’est le vegan du groupe, écoutez-le !

— Ne m’écoutez pas !

— Il a toujours le meilleur avis. Les vegans savent ! Les vegans dominent le monde ! »

Côté setlist, les glaviots s’enchaînent, Dead Cross est interprété en intégralité, avec l’ajout de « Skin of a Redneck » et « My Perfect Prisoner », les deux titres de l’EP du même nom sorti en mai. Et l’accueil se fait dans la furie et la poussière. Quittant la scène avec pas mal d’avance sur l’horaire, il faudra peu de temps à l’équipe pour revenir et nous offrir trois shots de covers qu’on avait déjà bus cul sec au Download : « Nazi Punks Fuck Off » des Dead Kennedys, et le medley liant « Raining Blood » de Slayer à « Epic » de Faith No More. C’était du joli !

(c) Stéphane François

Pouvait-on rêver meilleure conclusion de ces Eurockéennes 2018 qu’un tête-à-tête avec Zeal & Ardor ? Le projet leadé par l’Américano-Suisse Manuel Gagneux, hybridation de black metal et de gospel/negro spiritual, a tranquillement fait son trou au sein des musiques extrêmes et expérimentales. Ainsi la foule qui occupe la Loggia en ce dimanche soir semble prête à en découdre, et on repère pas mal de T-shirts affublés du logo du groupe. Alors que vient de sortir l’excellent Stranger Fruit, les hostilités démarrent sur « Sacrilegium I » en guise d’intro, interlude électronique paru sur Devil Is Fine, suivi de près par « In Ashes », également extrait de ce deuxième disque à cheval entre l’EP et l’album (pour simplifier). Quand nous l’avions rencontré début 2017, Manuel nous avait confié que la mise en scène ferait partie intégrante du show de Zeal & Ardor. C’est pourtant loin d’être le cas ce soir, à notre grande surprise. Mais peut-on s’en plaindre ? Le groupe livre une prestation sans fard ni artifice, concentrée sur son essence même : la musique. Manuel ira même jusqu’à prévenir que sa seule intervention au micro du set sera sa dernière. L’enchaînement d’hymnes en puissance de la trempe de « Come On Down », « Servants », « Row Row » et surtout « The Gravedigger’s Chant » tient du pur régal. Les choristes Denis Wagner et Marc Obrist ne se contentent pas de rester plantés derrière leurs micros, se lâchant complètement, au même titre que l’intenable guitariste Tiziano Volante. Plus discrète, la bassiste Mia Rafaela Dieu se révèle en tant que technicienne hors-pair, alternant sans coup faiblir groove et passages plus brutaux. Rien à redire non plus concernant Marco von Allmen, batteur à la redoutable fluidité. S’éclipsant bien avant le temps qui lui est imparti, Zeal & Ardor revient pour un rappel de trois morceaux. Manuel Gagneux brisera même son serment de silence, trahi par son visible enthousiasme, pour introduire le dernier morceau du set, l’inédit « Baphomet » : « Merci d’être encore là ! Si vous comptez partir avant le prochain morceau, tant pis pour vous car c’est le meilleur ! » Évidemment, pas question de déserter en ce qui nous concerne, et nous savourons ces dernières minutes de décibels offertes par le groupe qui, s’il continue sur cette lancée, finira par planter Ghost. Gloire éternelle sur Zeal & Ardor.

Alors que bon nombre de festivals dits généralistes capitalisent sur du réchauffé, on ne peut que constater à quel point les Eurockéennes font figure d’irréductible. Le grand écart dont témoignait la programmation de cette 30e édition prouve ô combien que la tendance n’est pas au repos sur ses lauriers, et qu’il est possible de contenter 135 000 festivaliers (record battu) aux goûts musicaux forcément divergents. Quand s’ajoute à cela une organisation sans le moindre faux pas, et comme évoqué plus haut un cadre idyllique, on ne peut que rentrer à la maison avec de superbes souvenirs en tête (sauf au sujet de vous savez quoi). Chapeau bas, et merci les Eurocks.

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