[Report] DesertFest Belgium 2018

Par Romain Lefèvre

En ce début d’automne qui ressemble encore à s’y méprendre à l’été (cette phrase d’introduction vous est offerte par la SARL Changement Climatique), les choses se passaient assez largement du côté d’Anvers pour les amateurs de lourdeur en tout genre. Bouffe lourde, bières lourdes, musique lourde : bienvenue en Belgique, et plus précisément à la Trix Arena d’Anvers, sorte de 013 Poppodium bis  – et ce ne sera pas la seule fois qu’on va penser au Roadburn pendant ce beau week-end -, à la fois mieux foutue, mais comparativement moins bien située, que l’auguste maison du culte festival néerlandais. C’est donc en ce bel endroit que se tenait la cinquième édition du Desertfest Belgium, et c’est la première fois que New Noise s’y rendait. On vous raconte ce qu’on y a vu et entendu. On y a aussi beaucoup bu, mangé et acheté de merch, mais ça normalement, vous vous en cognez.

VENDREDI – JOUR 1

Départ de Paris après le boulot, route avalée le plus rapidement possible dans une ambiance de colonie de vacances, arrivée à l’hôtel / air BnB / auberge ou autre pont sous la quatre voie, premières bières, taxi ou autre moyen de transport jusqu’à la TRIX : la joie enfantine de débuter un festival est, bien souvent, à nulle autre pareille, et si les années passent et les festivals s’enchainent, le bonheur d’être là, quel que soit l’endroit où se trouve ce « là », demeure entier. Et si la situation géographique de la TRIX, un peu excentrée en bordure de périphérique d’Anvers dans une zone de bureaux un peu sans âme, ne facilite pas forcément les choses, elle demeure correctement desservie (bus, tram, tacos divers) et surtout offre un niveau de confort et de prestations qui justifie plus qu’entièrement qu’on s’y bouge le boule. Ce sera notre cas vers 22H, ce qui ne nous laissera fort malheureusement le temps de n’attraper que deux groupes en ce premier soir, mais pas les moindres.

Orange Goblin (c) Marmo

On fonce donc dans la grande salle (aka la Desert Stage) pour attraper le début du set des vétérans rigolards d’Orange Goblin, groupe qu’on a finalement pas si souvent vu que cela alors qu’ils figurent, immuables et égaux à eux-mêmes, dans le paysage stoner doom depuis plus de vingt ans. On serait bien en peine de dire quelque chose de mal du concert en lui-même, bien que le son ne soit pas tout à fait à la hauteur de ce qu’on espérait pour un indoor de cette qualité (mais ça va nettement s’améliorer dans le w.e, en fonction des groupes), le groupe ayant visiblement décidé de jouer très fort et très gras. Soit, mais à peine arrivés, cela pique un peu. On rentre cependant vite dans le set, notamment grâce à la légendaire bonhommie du débonnaire Ben Ward, sorte de gentil Hagrid du stoner doom balançant des « fucking fuck » tous les trois mots entre les morceaux. Très heureux d’être là –en a-t-il jamais été autrement avec cet homme ?-, le brave ours des forêts britanniques transmet une bonne humeur qui sent bon la kermesse metal et le début de week-end, ce qui permet à son groupe de passer au-dessus d’un set somme toute un peu autoroutier et de lancer les hostilités (du moins, nous concernant) d’une agréable manière. En termes de setlist, soyons honnêtes, n’étant pas d’immenses experts de la discographie pléthorique – et aux titres parfois un peu interchangeables- des britanniques, on attendait surtout de passer un bon moment à secouer la nuque, et le contrat fut rempli plus que largement. On aura tout de même droit à « Red Tide Rising » en rappel, et c’est un peu tout ce qu’on avait comme exigences. Pour le reste, le sentiment prédominant est que le groupe n’a pas tant fait la part belle que cela à son dernier album (chroniqué dans notre numéro 45, sept/oct), puisqu’on en aura reconnu que l’introductif « Sons of Salem » et l’éponyme « The Wolf Bites Back », pour préférer un set en forme de best-of tapant un peu dans tous ses albums, le genre de fan service typique d’Orange Goblin, et qui a dû ravir ses zélotes.

On profite de l’occasion pour dire deux mots de la Desert Stage, excellente salle rappelant la grande salle du Roadburn en plus modeste et sans étage, et plus généralement de la TRIX, pour saluer le choix d’un endroit hyper professionnel et bien pensé, véritable ami du festivalier un peu – ou très – bourré : circulations larges, accès faciles aux salles – un peu moins pour la Vulture Stage ceci-dit – suffisamment de bars et de points de change cash vs tokens, de toilettes, un point merch accessible et à l’écart – mai un peu inégalement fourni tout au long du week-end -, une zone de restauration extérieure particulièrement cool (du moins avec une météo aussi clémente, on en dirait pas tant si le truc avait été un champ de boue), bref, la TRIX est un superbe outil de travail et l’organisation du Desertfest en a fait un parfait lieu de communion pour la proverbiale grande famille du metal. Bravo à eux, et passons à la suite et à, déjà, la fin de cette première soirée.

Wo Fat (c) Marmo

On rejoint donc l’étage de la TRIX, un genre de gros bar doté d’une terrasse et d’une salle aux dimensions et à la configuration décentes (aka la Canyon Stage), pour y assister au set des américains de Wo Fat. On est, de manière générale, guère fan de la tambouille stoner blues psyché des texans et de leur tendance à étirer leurs morceaux en de longs jams plus ou moins intéressants, et ce n’est sans doute pas ce set qui va nous y ramener, mais on a clairement passé un bon moment, bien que les limites de la Canyon stage – qui sont celles de toute salle un peu trop bas de plafond et blindée à ras-la gueule – nous aient donné un poil chaud. Après deux-trois morceaux, on comprend en effet pourquoi cette petite scène, située à l’étage de la TRIX, porte ce nom, puisqu’il y fait à peu près aussi chaud que dans un bon vieux canyon de la Death Valley. Le genre d’ambiance moite qui ne dérange en rien Wo Fat, qui déroule son set avec assurance et tranquillité, dans une ambiance « répète sous les tropiques », armé d’une setlist tapant un peu dans chacun de ses albums, Midnight Comet et Black Code en tête. Rien d’exceptionnel, mais rien à redire, et au final, une bonne mise en jambes, qui est ce qu’on attendait de ce premier soir d’échauffement à la TRIX. Retour aux pénates, les choses sérieuses commencent demain.

SAMEDI – JOUR 2

Crowbar (c) Marmo

Après un début de journée passé à flâner, se goinfrer, glander au soleil et boire des coups dans Anvers (superbe centre-ville au passage, typique de ces villes du Nord dont on devine que le commerce florissant, permis par leur position stratégique en Europe, leur a laissé un magnifique héritage architectural, visiblement conservé avec soin), on cesse de niaiser et on s’en retourne jovialement (les pintes à 9 degrés à 13H aidant) vers la TRIX, pour assister à ce qui sera pour nous le premier set de la journée (quelques groupes ont cependant joué avant, mais rien qui nous donnait l’envie de nous pointer plus tôt), celui de ces bonnes vieilles branches de Crowbar. Ayant les honneurs de la grande scène, le quatuor mené par le Riff Lord, aka le Père Noël du Doomcore, aka le quinqua barbu de petite taille le plus célèbre de NOLA, aka l’homme la légende Kirk Windstein, va profiter de l’occasion pour délivrer une prestation particulièrement solide, à peine mise à mal par un son pas aussi excellent que ce qu’on aurait pu espérer et un rien trop fort. Par contre niveau setlist et forme du groupe, que des lauriers à tresser sur le crâne chauve de Kirk. Le groupe est souriant, et l’ami Kirk se montre particulièrement volubile et rigolard entre les morceaux : remerciant tout le monde à maintes reprises, se fendant de quelques tirades rendues semi-incompréhensibles par son accent louisianais et ses rires gras de hillbilly, le père Windstein était clairement heureux d’être là. Le reste du groupe fait le job, et enchaine les parpaings comme l’ouvrier polonais sobre monte un mur : avec savoir-faire et aisance. Bourrée de tubes (« The Lasting Dose » évidemment, « And Suffer As One », « Planets Collide », « To Build A Mountain », Carry the Load » et j’en passe), la setlist ravit visiblement petits et grands (enfin, soyons honnêtes, on n’a pas vu des masses de petits) et la petite heure de set s’écoule bien vite. Voilà une belle entrée en matière. On passe une tête à The Oscillation, on ne s’attarde pas mais des potes restent, hypnotisés par le krautrock psyché bourdonnant et entêtant du projet de Demian Castellanos.

Enslaved (c) Marmo

Nous, on avait plutôt dans l’idée de retourner à la grande scène voir Enslaved, et on ne regrettera pas ce choix puisque les norvégiens vont offrir une prestation d’excellente tenue, dotée qui plus est d’un son absolument parfait. Une heure est allouée à Enslaved, ce qui est assez peu pour un groupe possédant un tel back catalogue, mais les braves scandinaves jouent le jeu à fond et attaquent avec « Roots of the Mountain », issue de RITIIR, dont l’agression acérée et les ponts aériens sont bienvenus après tout cette pesanteur doom. C’est l’élégante « Ruun » qui y passe ensuite, avec un son toujours aussi parfait (on perçoit clairement la moindre note jouée, la moindre variation du chant, les claviers, le chant clair, bref, un bonheur). On remontera également le temps jusqu’au début des années 90 avec la superbe « Isöders Dronning » et, en closer, avec « Allfadr Odinn », un des tous premiers morceaux du groupe. Entre temps, on ne coupe pas à « Havenless » et ses imprécations vikings dans lesquelles on peine toujours autant à rentrer, tout en reconnaissant que musicalement, le morceau est un monstre à la puissance évocatrice redoutable, bardé de breaks imparables. On aura aussi droit à « Sacred Horse », sans doute le meilleur morceau du dernier album des norvégiens, E, définitivement trop prog’ pour nous. Le groupe est loin de faire salle comble, ce qui n’est guère étonnant vu que sa présence sur l’affiche avait davantage des airs de contre-programmation qu’autre chose, mais il est clair que ceux qui étaient là ont apprécié. Alors qu’on se rend à l’étage pour s’y faire massacrer par le groupe le plus bourrin du week-end, on nous dit le plus grand bien du rock garage psyché effectivement assez séduisant sur album de Swedish Death Candy, mais on écoute que d’une oreille, car est venu le moment d’être malmené par l’un des tous meilleurs groupes de (on hésite à ajouter « brutal ») post black européen de ces dernières années, si ce n’est le meilleur : le trio belge de Wiegedood. Impeccable sur ses trois LP d’une intensité et d’une classe peu commune, on ne peut que constater sur pièces et sur place qu’il en va exactement de même en live. Sans fards ni artifices, avec un light show minimaliste (et un show minimaliste tout court), le groupe écrase la canyon stage sous un tir de barrage débilitant de puissance et de violence : « Svanesang », le monstre « Ontzieling », « De Doden Hebben Het Goed III », « Cataract » et l’infernale « Prowl » pour finir, sont ainsi assénés par un groupe qui ne dit pas un mot, ni ne jette un regard à l’audience, mais exécute ses morceaux avec une précision diabolique. Une véritable exécution en règles, et un des concerts du week-end pour peu qu’on s’intéresse à ce type de haine pure pressée sur vinyle.

Wiegedood (c) Marmo

On en chie ensuite comme rarement pour rejoindre une place décente à la grande scène (on a même failli se colleter avec un bonhomme visiblement un peu courroucé que tout le monde lui passe devant : sorry l’ami, fallait pas te mettre dans l’encadrement de la porte en même temps) car, le temps que Wiegedood termine, la grande scène s’est, elle, rempli comme un œuf bien trop rempli pour le set de Yob, et le trio était visiblement attendu comme le Messie. Tout le monde connait l’histoire récente du Jésus Christ & Dalai Lama du doom aka Mike Scheidt, revenu d’une grave maladie avec un album largement célébré par la critique (Our Raw Heart), qu’on aime beaucoup mais dont on pense qu’il demeurera trop inégal pour marquer dans la durée, et l’émotion était palpable. On a visiblement loupé « Ablaze » (pas grave, c’est un des moins bons morceaux du dernier album), et on arrive en plein « The Screen » : tant mieux, ç’eut été bien dommage de rater ça, car Yob fait du Morbid Angel comme personne, et ce morceau, déjà particulièrement entêtant et écrasant sur album, est un fameux carnage en live. D’autant plus que le groupe, qu’on a davantage l’habitude voir sur des scènes de taille plus mesurée, occupe l’espace de la grande scène avec une aisance et un charisme indéniables, bien aidés par un son absolument terrassant, parfait en tous points. On se prend ensuite une balle de plomb fondu en plein visage, dont l’explosion survenant après une insoutenable montée nous emplit évidemment de joie, et plus encore, un de nos morceaux préférés du groupe, « The Lie That is Sin », tirée du récemment remasterisé et réédité The Great Cessation. Et pour finir avec davantage de douceur ce set axé sur des morceaux particulièrement puissants et pénétrants du groupe (guère étonnant vu l’humeur revancharde de Lord Scheidt après ses sérieux déboires de santé), le trio termine avec le « Marrow » du dernier album, l’éponyme et déchirante « Our Raw Heart » (certes, « Beauty in Falling Leaves » aurait aussi pu jouer ce rôle à merveille, d’ailleurs on aurait presque préféré celle-ci). Bref, plus que jamais, Yob is Love, mais surtout, Yob is Yob, un groupe seul avec lui-même, tranquillement installé tout en haut de la pyramide doom contemporaine, aussi intense que rêveur, aussi violent que paisible : incomparable.

Messa (c) Marmo

A peine le temps de se remettre qu’on se précipite à la petite Vulture Stage attraper un maximum du set de la grosse côte d’amour de la scène doom en 2018, j’ai nommé les italiens de Messa, révélés au monde par un Feast For Water exceptionnel (ceci dit, Belfry était déjà très bon). Clairement attendus, les italiens font un mini-triomphe, en offrant un concert chaleureux, plein d’émotion (notamment chez Sara, la vocaliste, visiblement touchée et qui semble demeurer un peu surprise de cette reconnaissance pourtant tout à fait méritée) mais surtout hyper maitrisé, au niveau vocal (Sara se balade, c’est impressionnant) qu’instrumental, Alberto et Mark alternant avec aisance les différentes configurations entre basse, guitares, et synthés. Ce groupe est bourré de talent, il n’y a aucun doute là-dessus, et leur son, infiniment loin de n’être qu’une énième resucée occult rock / doom à  chanteuse, devrait les amener très loin, pour peu qu’ils conservent, justement, cette identité forte, ces influences jazz (« White Stains »), cette gravité dans leurs compositions (« Snakeskin Drape », « She Knows »), et qu’ils ne sombrent pas aux sirènes du rétro-rock à pattes d’éph’ et gilets en peaux retournées, ce cancer ayant déjà fait sombrer trop de groupes plus ou moins prometteurs dans le genre. Dans le doute, on dira que ce sont sans doute les meilleurs moments pour voir Messa : en pleine ascension, doté d’excellents albums à défendre et de musiciens concernés, et encore suffisamment confidentiels pour vivre et partager les émotions qu’ils transmettent, comme ce soir, où les sept morceaux joués (trois de Belfry, quatre de Feast : les trois précités et la magnifique « Leah ») ont clairement fait l’unanimité et conquis les présents. Un des meilleurs concerts de cette édition à n’en pas douter, et prix du meilleur espoir Doom 2018 (si un tel truc existait, il n’y a qu’eux qui pourraient raisonnablement y prétendre cette année).

High On Fire (c) Marmo

Après toutes ces émotions, il était plus que temps de retourner se salir, et cela tombe bien, les deux derniers groupes que l’on verra aujourd’hui sont des experts en la matière. Retour à la grande salle donc, pour voir « l’autre groupe de Matt Pike », High on Fire, la quintessence du thrash de clodo à tendance épique lourde mais ayant infiniment trop écouté Motörhead (peut-on « trop » écouter Motörhead ? C’est un tout autre débat). Une mixture explosive que le bon Mike (contraction de Matt + Pike, rien de plus logique), qu’on retrouve aminci et apparemment en grande forme (plus ou moins ceci dit, puisqu’il se fera amputer d’un orteil quelques jours plus tard pour ce qu’on a cru comprendre être une vieille histoire d’infection non traitée…les Eats-Unis et leur système de santé féodal, toute une thèse ne suffirait pas s’en offusquer), nous projette au visage en rigolant depuis plus de 16 ans, avec plus ou moins d’inspiration et la subtilité d’un sketch de Michel Leeb, mais avec une efficacité absolument indéniable (contrairement aux sketchs de Michel). Il n’en ira pas différemment pour ce concert, le trio de Mike Patt ensevelissant la grande scène du Desertfest sous une avalanche de riffs graisseux et belliqueux, de chant glaireux et râpeux, et de batterie en foutant partout : plus sale que mon fils de 9 mois quand on le laisse manger seul pour rigoler. Le son est au diapason, pas franchement honteux, pas tout à fait clair non plus, et surtout, très fort : parfait pour du High on Fire en somme, et le groupe va s’atteler à remplir son heure et quart de set avec une setlist dont on préférera largement la seconde moitié, bien que la première nous offre tout de même « Carcoma » (un peu le meilleur morceau de Luminiferous, malheureusement le groupe en jouera deux autres qu’on juge plus dispensables) et surtout « Rumors of War », de l’excellent Death is This Communion. Mais c’est surtout sur la fin que Patt Mike et ses deux affables acolytes vont enchainer les méchants tubes, notamment ceux du dernier album, l’excellent Electric Messiah (dont le groupe jouera d’ailleurs le morceau éponyme en closer) : « Spewn From the Earth » et « Steps of The Ziggurat ». On aura aussi le droit à quelques braves classiques avec « Fury Whip » et, évidemment, l’incontournable « Snakes for the Divine ». Mais, pas de « 10000 Days ». Infinie tristesse, festival gâché, et vie paraissant, d’un coup, si vide. On s’en remettra difficilement, mais cela demeurera un plutôt bon concert et un agréable moment passé en compagnie de Patt Mike et son duo de dégingandés comparses dont on oublie toujours les noms, le tout à une époque où il possédait encore dix doigts de pied. Collector.

Dopethrone (c) Marmo

On termine (déjà, hélas) cette seconde journée de festival entre le bar de l’étage et la terrasse avec quelques camarades de fortune, ce qui nous permet de voir – un peu – et d’entendre – surtout – la majeure partie du set de Dopethrone. Voilà un groupe tout à fait sain et décent pour finir la journée, d’autant plus que le trio québécois était venu, pour cette tournée, avec une performeuse blindée de tatouages faciaux, et qu’on pouvait assez aisément, il faut bien le reconnaitre, confondre avec une SDF amochée au crack et un peu entrée là par hasard. Une ambiance bon enfant donc, pour poser les bases d’un concert qui le sera tout autant de la part de la machine à riffs québécoise, dont on avait trouvé le set au Hellfest un peu loupé (la faute à, on le sait, un set épique joué dans les rues de Paris la veille au soir : merci l’UFO et les Stoned Gatherings !). Visiblement en – relative – meilleure forme, le groupe est en tout cas plus en place, et finit au lance-flammes une Canyon stage déjà correctement cramée par les deux premiers jours de concert. Au milieu de la mêlée et des décibels, on reconnait la massive « Snort Dagger », probablement le meilleur morceau de Transcanadian Hunger, leur dernier LP, mais aussi « Dark Foil », « Zombi Power », et évidemment, leur hymne « Scum Fuck Blues », autant de douces mélopées qui viennent conclure sans aucune forme de douceur une seconde journée en tous points réussie (même en termes météorologiques, c’est dire).

DIMANCHE – JOUR  3

Ancestors (c) Romain Lefèvre

C’est à nouveau sous un soleil insensé pour la saison et la zone géographique considérées qu’on s’en retourne, joviaux et raisonnablement amochés par les pintes de Maes et autres boissons locales généreusement maltées, à la TRIX, pour communier une dernière fois en ce fier week-end trop vite passé à Saint-Doom-sur-Flandres. Pour autant, bien que notre humeur soit badine, voire un rien goguenarde, on est rapidement ramenés à des considérations plus sérieuses et contemplatives par le set, qu’on qualifiera sans peine de somptueux, d’Ancestors, qui avait les honneurs d’ouvrir la grande scène en ce dernier jour. Forts d’un dernier LP merveilleux, le profond et mature Suspended in Reflections (qu’on ne saurait que trop vous conseiller, d’ailleurs on en parle dans le numéro 46 du magazine, disponible ces jours-ci aux points de vente habituels), les angelinos font là encore figure de programmation alternative, à défaut d’être véritablement surprenante tant ils ont fait parler d’eux cette année. Traversée de réels moments de puissance et de lourdeur, mais surtout infiniment douce, appelant à tous instants à la rêverie et au voyage intérieur, la musique du quintette n’est certes pas le type de proposition rêvée pour chauffer un public en ouverture de troisième jour de festival, mais quelle majesté, et quelle maitrise de la part de ses géniteurs. Sobres dans leur présence scénique, concentrés bien que visiblement touchés de l’accueil reçu, les américains proposent un set particulièrement élégant et onirique, principalement axé sur leur dernier album. On aura donc le droit à la poignante « Gone », ouvrant le dernier album et le set de ce week-end avec la même grâce, à « Through a Window », et à « The Warm Glow ». Et sauf erreur, c’est sur le fleuve « The Trial » que le groupe termine son set, trop tôt à notre gout (ils ne disposaient que de 50 minutes, hélas), mais difficile d’en garder le moindre regret tant on a apprécié : à revoir dans des conditions plus intimistes à n’en pas douter. On traverse rapidement les lieux pour se rendre à la Vulture Stage, attraper ce que l’on peut (c’est-à-dire une petite demi-heure) du set de Heads., groupe dont on a particulièrement apprécié le premier LP chez New Noise, et qu’on aurait été bien en peine de rater. Quelque part entre noise rock et post-punk, la musique du trio australo-allemand ne manque ni d’angles ni d’accroche, et on passe un plutôt bon moment en leur compagnie : le son s’avère acceptable, et bien que le chant soit un peu faiblard – du moins, clairement pas aussi enveloppant et prégnant que sur album -, le groupe met l’énergie et la présence nécessaires à la séduction d’un public qui demeure malgré tout quelque peu épars, fait sans doute expliqué par l’ADN  du groupe, au son finalement assez éloigné de celui de la plupart des autres groupes de l’affiche. Ceci étant dit, trois groupes noise jouaient en ce dernier jour, d’ailleurs on en ratera honteusement deux : Whores, et les français de Sofy Major, ce qui ne nous empêche pas de saluer ces velléités de contre-programmation de l’organisation : la scène « extrême » a plus que jamais besoin d’éclectisme pour nourrir sa diversité et sa richesse, et les organisateurs de concerts et festivals sont le fer de lance de cette salutaire mission. Pour en revenir au set de Heads., on en retiendra l’acérée « To Call and Let It Ring », « Wolves at The Door », et l’excellente « Urges », sans doute le meilleur morceau de Collider. Affaire à suivre donc. On passe à l’étage voir le set de Castle, et on ne vous cache pas que l’on a trouvé ça particulièrement caricatural et inintéressant, on ne s’attardera donc pas et on profitera de l’occasion pour aller jeter un œil curieux au set de My Sleeping Karma, quatuor allemand de stoner psyché instrumental à lourde tendance « mantras & bords du Gange » qu’on a pas encore l’occasion de voir live, et on s’étonne presque de voir la grande salle aussi blindée pour leur set : les bonhommes sont visiblement populaires dans le coin, et on comprend assez rapidement pourquoi tant il irradie de leur musique une véritable positivité contagieuse, que ne démentent pas les interventions du groupe entre les morceaux : pratiquant ce qu’ils prêchent par leur musique, les allemands sont aussi souriants que bienveillants et reconnaissants de l’attention qui leur est accordée. On imagine aisément que cette attitude positive est classique chez eux, mais quand on est plus habitués aux groupes de black mutiques, aux discours politiques des combos grindcore et aux groupes de death aux propos bas-du-front, cela surprend. Pas experts de leur discographie, on ne reconnaitra que « Ephedra » avant de s’en aller faire un tour au merch, dont on ressort délesté de quelques dizaines d’euros, et un rien déçu de la frugalité des distros et des stands de merch de groupes. Sans doute un axe d’amélioration sérieux pour l’an prochain.

Eagle Twin (c) Marmo

On file ensuite poursuivre la Saint-Riffin dans la grande salle avec les vétérans plus ou moins légendaires (plutôt plus quand même) d’Acid King, mais le set du groupe va se voir grevé de galères techniques diverses (principalement sur la basse, qui a pas mal joué dans le vide malgré les gesticulations d’un bassiste donnant l’impression quasi constante d’être en plein solo à la Claypool) qui vont proprement décapiter la capacité du trio cornaqué depuis toujours par Lori S à mettre le Desertfest à genoux. Ils avaient pourtant tout pour : les avalanches de riffs enfumés, un son puissant et gras à souhait en début de concert, un chant décent, mais las, on abandonne après quelques morceaux, le groupe étant contraint à plusieurs pauses non-sollicitées suite aux galères évoquées plus haut, lesquelles cassent – du moins à notre sens, mais on entendra guère autre chose de la bouche de celles et ceux qui seront restés jusqu’au bout – complètement l’atmosphère du set. On aura quand même apprécié d’entendre enfin en live l’indépassable « Electric Machine », c’est toujours ça que les boches n’auront pas. Très décevant néanmoins. Fort heureusement, la nature est infiniment belle et bien faite, et après cette déception, c’est une énorme trempe que l’on va prendre grâce à la puissance évocatrice et au feu intérieur animant le duo de l’Utah, Eagle Twin, sans aucun doute le groupe dont on attendait le plus avec Messa ce week-end. Et, ô joie, aucun des deux n’a déçu : à Messa la palme de la classe et de l’envoutement, à Eagle Twin celle de la fascination face à la bestialité anguleuse de leur « doom » tribal, organique, mais surtout profondément original. Originalité que le débonnaire duo à l’apparence de deux sympathiques pères de famille ne tarde pas à mettre en exergue dans son set, puisqu’il débute les hostilités par le monstre « Quanah Un Ramah », coupé en plein morceau par un enchainement inattendu sur le fracassant « Heavy Hoof » (quel groove infernal), pour reprendre ensuite le fil de « Quanah Un Ramah » et de terminer le morceau, non sans s’être permis ici là et quelques escapades tenant sans doute autant de l’impro que du coup finement préparé en amont. Quoi qu’il en soit, le talent et le métier des deux bonhommes sont là, éclatants, et d’autant plus éclatants qu’ils sont servis par un son puissant et intelligible (ça aide de jouer à deux, et sans basse). La petite – mais compacte – foule amassée devant la scène de la Vulture Stage est en transe et en sueur, au moins autant que le groupe qui se livre pleinement. On aura aussi le droit à une bonne dose de mysticisme avec « Carry On, King of Carrion », et plus globalement à une sacrée leçon, qui nous laisse encore plus sûrs de notre fait quand on affirme à qui veut l’entendre que ce groupe est l’un des tous meilleurs de ces dix dernières années. Leurs trois LP sont indispensables, jetez-vous dessus.

Elder (c) Marmo

Après avoir vu ça, on pouvait bien crever, mais l’heure n’était pas tout à fait venue et c’était une autre leçon, plus classique et attendue celle-ci, mais tout aussi appréciable, qui se profilait à l’horizon avec le set d’Elder, à qui l’orga avait confié les planches de la grande scène à l’heure du film du dimanche soir, pour une heure et quart d’expertise ès stoner / doom / prog plus ou moins instrumentale, la part du chant (qu’on aime plutôt bien dans ce groupe) ayant plutôt eu tendance à se réduire au fil des albums. Elder s’installe donc avec aisance et métier, le groupe ayant réussi à se faire une place de choix au sein de la scène en à peine dix ans, à force de travail, de sorties régulières et de tournées fréquentes : ces mecs bossent, ça se voit, et ça paye. Forts d’un dernier LP particulièrement encensé par la critique (Reflections of a Floating World, auquel on préfère toujours Lore en ce qui nous concerne), Elder capte aisément l’attention d’une foule nombreuse et enthousiaste (la palme du blindage de la grande scène revenant tout de même, et sans conteste, à Yob) et déroule un set expert, bien qu’un poil trop axé sur le dernier LP à notre gout (choix cohérent, mais pas forcément ce qu’on espérait), avantageusement accompagné d’un son parfait. « Sanctuary », « The Falling Veil » et « Starving Off Truth » sont donc jouées, accompagnées fort heureusement de notre petit préféré, l’opener de Lore, « Compendium », ce qui suffit peu ou prou à notre bonheur, et la parfaite « Dead Roots Stirring », issue de l’album du même nom, jouée en opener si on ne raconte pas n’importe quoi. Au global, un set sans surprise, sans guère de folie, mais ultra-maitrisé, de la part d’un groupe largement au-dessus de la moyenne en termes de qualité d’écriture, vérité jamais démentie tant leur aisance en live est assez évidente (à l’exception du batteur qui, bien qu’il s’avère toujours impeccable dans son jeu, a toujours l’air d’en chier comme pas permis).

Amenra (c) Marmo

Alors qu’on commence sérieusement à fatiguer et que quelques potes commencent à déserter, on revient se coller à la grande scène pour la dernière fois du week-end, car voir Amenra jouer à domicile (du moins, dans son pays d’origine), ça ne se refuse pas. On a beau les avoir vu six ou sept fois dans des tas de conditions différentes, on a beau se désintéresser progressivement de leur discographie du fait d’un marketing toujours plus envahissant (ils ont le droit de vouloir bien gagner leur vie grâce à ce groupe, on a aussi le droit d’en avoir ras la church of ra de voir, à chaque festival, un stand de merch Amenra qui fait – au bas mot – quatre fois la taille de celui des autres TA), il n’en reste pas moins qu’on demeure toujours aussi ébahis et admiratifs de la dimension prise par le groupe sur scène. A chaque fois que résonnent les premières notes de « Boden », on tend l’oreille, et quand le groupe fait déferler sur l’auditoire les torrents de lourdeur noire et cathartique dont il a le secret, pardon, mais c’est, encore aujourd’hui, d’une puissance et d’une efficacité qui n’ont gère d’équivalent sur scène. Quand Amenra assène ses coups de boutoir, les têtes ploient, les corps oscillent, bref, groupe et audience communient dans un même tourbillon de riffs lancinants et infiniment plus marquants sur scène que sur album. Pour le reste, rien à dire, le groupe procède à son rituel dans les conditions habituelles, avec un son incroyable, sans jamais communiquer avec le public, alternant comme il sait le faire à la perfection les longues plages de calme où Colin se livre à ses introspections, dos au public, et les saillies de rage à la puissance démesurée. Balayant toute sa discographie, Amenra offre à un public fatigué mais réceptif « Razoreater », « Nowena I 9.10 », l’excellente « Am Kreuz », « .Silver Needle. Golden Nail », ainsi que « Diaken » et « Plus Près de Toi », seuls morceaux de VI joués ce soir, et deux trois autres. La recette fonctionne encore, pas de doute.

C’est ainsi qu’on en termine avec le Desertfest Belgium 2018, édition dont serait assez en peine de dire quoique ce soit de négatif. Porté par une organisation qui maitrise son sujet et doté d’une programmation cohérente avec juste ce qu’il faut d’éclectisme et de surprises, on s’est bien marrés et on a pris quelques claques, effaçant bien aisément les quelques semi-déceptions qu’on a pu avoir ici ou là, le tout dans une ambiance proche de celle du Roadburn (ce qui est tout même un joli compliment), le centre-ville à deux pas en moins. A priori, on reviendra avec plaisir, et surtout on vous recommande chaleureusement d’aller y faire un tour en 2019, l’organisation du festival ayant déjà confirmé qu’une nouvelle édition se tiendrait l’an prochain. A bientôt donc,  

 

Crédit Photos : Marmo (@MarmotA Photography)

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